vendredi 10 février 2012

Un matin - jeu d'écriture

Il ne pouvait se concentrer sur ce film d'Ingmar Bergman. Décidément, ce réalisateur qui avait tourné "Sarabande" il y a quelques temps ne savait plus quoi inventer pour vous perdre dans son univers un peu angoissant. Et puis il y avait la lettre. Il ne pouvait cesser un instant d'y penser. Quel culot il avait eu, Baptiste, de la lui envoyer ! Il l'avait reçue ce matin, alors qu'il se forçait à manger son pain tartiné de fromage mou, comme le lui avait conseillé le médecin. Rageur, blessé, il s'empara de la lettre qu'il avait laissé choir, quelques instants plus tôt, sur sa table de nuit.
 "... parce que tout est absolument incroyable ici ! Quand je pense que j'aurais dû faire ce tournage sur les jeunes de banlieue, je dois dire que c'est une aubaine que tu n'aies pas pu faire ce documentaire! Je n'avais jamais espéré un jour venir au Pôle Nord, d'ailleurs je n'en avais jamais eu l'idée. Mais tout est fou ! Hier, avec Audrey, alors qu'on avait prévu d'aller à la rencontre d'Esquimaux (je ne sais plus trop le nom de leur tribu), on a vu une horde d'otaries qui jouaient sur l'eau gelée, et qui plongeaient dans les trous que des pêcheurs avaient creusés il y a quelques jours. Donc on a pris la caméra, et pour donner un style un peu décalé, on s'est mis sur des patins et on a pris la mer pour une patinoire géante ! C'était dingue ! J'ai hâte de voir des ours, ça doit être marrant de les voir sur leur banquise comme ça. Leur fourrure ferait des épaulettes bien chaudes ! On est restés jusqu'à la nuit à filmer les animaux, et le froid est si mordant que mes cheveux ont un peu gelé, tu te rends compte ? Et le gel a même un peu abîmé ta caméra : il y avait comme du givre sur la lentille, mais bon, ça ne devrait pas être trop grave pour les prises de vue, on aura des excédents de pelloche d'ailleurs. 
Il fait si froid qu'avec Audrey, on se lance des gages pour savoir qui sortira en premier, le matin, ça pimente un peu nos journée, parce qu'il arrive qu'on s'ennuie à mort ici. Sinon, à propos de..."

Et la lettre continuait ainsi, plusieurs pages de logorrhée qui dégoûtaient Bastien. Il froissait frénétiquement les feuilles malgré son extrême faiblesse.  Cette lettre était presque blasphématoire pour lui, qui avait attendu toute sa vie de partir là-bas, et en avait été empêché au dernier moment alors que son rêve allait enfin se réaliser. Un pie se posa sur le rebord de la fenêtre, et béqueta le petit cactus rabougri dans son pot, pensant peut-être qu'elle y trouverait une graine à picorer. Quel gâchis ! Baptiste tournait tout en dérision, tout n'était qu'un jeu. Bastien ressenti une fureur teintée de désespoir. Le documentaire serait une blague désespérante qui couperait définitivement toute chance que lui, Bastien, y retourne. Des larmes de rage se mirent à couler. Il avait fallu qu'il se batte près de 10 ans pour que la prod accepte, 10 ans à les convaincre, et maintenant, c'était fini, anéanti. Tout était si calé qu'on n'avait pas pu retarder le départ.
Bastien replongea dans les abîmes de sa tristesse, qui l'entrainait au fond du précipice de son chagrin. Des illusions enfuies, des désirs perdus à jamais. Un rêve que tout petit, déjà, il chérissait. Attraper une bronchiolite en été, est-ce que ça n'était pas une horrible farce de la vie ?

Les mots imposés pour ce 55ème Des mots, une histoire sont : cactus – documentaire – blasphème – chérir – pie – pimenter – matin – ressenti – gel – graine – bronchiolite – fromage – sarabande – mordant – gage – épaulette – dérision – givre – précipice – otarie – patinoire – nuit – excédent – frénétique
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19 commentaires:

  1. Tu l'as écrit ! J'ai bien cru que tu ne trouverais guère le temps... Pauvre homme à qui son rêve échappe. Une rage contrecarrée par une maladie qui semble le rendre tout "mou".
    C'est très fluide, j'aime bien ! (Pas : il ne pouvais, çà prend un "s" en conjuguaison ?)

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    1. Oui, ce matin!! Contente que ça te plaise, oups oui, j'ai fait une faute impardonnable! (que je n'ai pas pu corriger avant ma pause déj!)

      ça pour être mou, il l'est...mais le désespoir en est encore plus responsable que la maladie !

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  2. J'aime, j'aime, j'aime!!
    Bravo... comme toujours!!!

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    1. Merci merci merci!! Je vais filer lire le tien!!

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  3. Encore un texte triste... Le froid nous rend chagrin visiblement...

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    1. Oui, je ne sais pas pourquoi... Je ne suis pas très bonne dans les histoires légères, il me semble qu'il doit forcément se passer qq chose de grave ou triste..

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  4. Bonjour Blanche ! Je me permets de te dire, il y a une faute d'orthographe à "pouvait" au début...je ne traque pas les fautes, loin de là, mais celle-ci m'a sauté aux yeux sur ma page Hellocoton ;)
    J'aime bien lire vos textes à partir de mots imposés !

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    1. Merci merci, tu as très bien fait!! J'essaye de faire le moins de fautes possibles, mais il y a toujours des coquines qui m'échappent!

      Oui, c'est un exercice sympa à faire, et j'aime aussi lire les textes des autres!

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  5. Pour soulager Bastien , les zozos vont se faire croûter par les ours blancs.

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  6. Wens ahahah!! Bien vrai! Il est chouette en tout cas le texte! C'est vrai qu'il y a beaucoup de texte assez mélancoliques, mais ce sont les meilleurs, à mon avis ;-)

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  7. mon personnage aussi est au pain fromage le matin !! j'aime ton texte, c'est pas de chance quand même d'être cloué au lit en plein été...

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  8. Un voyage seulement reporté peut-être ? :D J'aime bien le rythme de ton histoire, et on sent très bien la rage qui habite le personnage. :D

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  9. tout a fais dans l'ambiance;) bravo comme toujours!!!

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  10. Vraiment pas de chance ce pauvre Bastien ! J ai bien aimé le texte dans le texte avec la lettre :-)

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  11. Gonflé le Baptiste! Mais franchement, une bronchiolite à l' âge adulte! Bastien n' aurait peut-être pas supporté le grand froid ...

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  12. Bien tristoune en finissant de découvrir ton texte. La mélancolie devient plus violente. J'ai trouvé ça très beau !

    Coincoins émus !

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  13. Il n'a pas le moral ton Bastien... Ah! c'est rageant quand des projets tombent à l'eau!

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  14. Une bronchiolite à l'âge adulte ET en été, c'est un cumul de hasards malheureux... Mais il est jeune, il s'en remettra et fera d'autres reportages ! :)

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